CANADA: POURQUOI LES GENS QUITTENT LE PAYS EN MASSE ?
Chronique d’un exode discret devenu impossible à ignorer
Il fut un temps où le Canada incarnait une promesse universelle. Une terre d’accueil, de stabilité, de prospérité tranquille. On y venait pour bâtir, pour respirer, pour transmettre. Le pays apparaissait comme un refuge rationnel dans un monde instable. Aujourd’hui, cette promesse se fissure. Et de plus en plus de Canadiens, souvent sans bruit, plient bagage.
L’an dernier, 120 000 citoyens ont quitté le pays. Un chiffre record. Ce ne sont ni des jeunes en quête d’exotisme, ni des retraités lassés du froid. Ce sont des actifs, des diplômés, des entrepreneurs, des familles. Ceux qui produisent, qui investissent, qui font tourner l’économie. Le départ n’est plus marginal. Il devient structurel. Voici donc 20 raisons pour lesquelles le Canada traverse une crise qui risque lui être préjudiciable.
1. Le logement est devenu un luxe, pas un droit
La première raison, la plus brutale, la plus universelle, c’est la crise du logement. Le Canada est en train de devenir un pays où se loger relève de l’exploit financier. Les loyers ont explosé depuis 2019. À Montréal, ils ont bondi de près de 70 %. À Vancouver, un simple deux chambres dépasse désormais les 3 200 dollars par mois. Pour une part croissante de la population, le logement ne représente plus un poste de dépense, mais un écrasement.
Des étudiants parlent déjà de vivre dans l’angoisse de l’itinérance. Des travailleurs consacrent la moitié de leurs revenus à un toit. L’idée même d’acheter une maison est sortie du champ du possible. Elle appartient désormais au folklore des générations précédentes. Cette pression financière est renforcée par l’augmentation générale du coût de la vie. L’épicerie, l’essence, la garde d’enfants, tout est monté. Et quand le loyer absorbe déjà l’essentiel du revenu, chaque hausse devient une strangulation de plus. On ne construit pas un avenir lorsqu’on survit comptablement.
2. Travailler plus, gagner moins… que partout ailleurs
Face à cette asphyxie, beaucoup regardent ailleurs. Et ce regard trouve rapidement sa seconde justification dans le travail. À compétences égales, les salaires sont souvent bien plus élevés à l’étranger. Un ingénieur logiciel à Toronto gagne autour de 106 000 dollars par an. Le même profil à San Francisco dépasse fréquemment les 220 000 dollars américains.
Même en tenant compte du coût de la vie, le revenu disponible reste nettement supérieur. Les opportunités de carrière y sont plus rapides, plus vastes, plus internationales. Le Canada forme, mais ce sont les autres économies qui captent la valeur produite.
3. Une pression fiscale qui étouffe autant qu’elle use
À cette frustration économique s’ajoute une pression fiscale de plus en plus lourde. Dans certaines provinces, le taux marginal dépasse désormais 53 %. Mais le problème n’est pas seulement le montant prélevé. C’est ce qu’il en reste une fois l’argent collecté.
La dette publique atteint aujourd’hui près de 96 000 dollars par citoyen. Et chaque année, des dizaines de milliards sont engloutis uniquement pour payer les intérêts de cette dette. Autant d’argent qui ne va ni au logement, ni à la santé, ni à l’allègement fiscal. La sensation qui domine chez beaucoup de contribuables est celle de travailler pour colmater un passé qu’ils n’ont pas choisi.
4. Le climat n’est plus un détail, c’est un facteur de fuite
Puis il y a le climat. Sujet souvent minimisé, mais profondément déterminant. Les hivers longs, le ciel gris, les routes dangereuses, le soleil rare. Au bout de vingt ou trente ans, ce n’est plus une question de confort. C’est une question d’équilibre psychologique.
Le besoin de lumière, d’extérieur, de chaleur devient viscéral. Ce que certains appellent “qualité de vie” commence parfois simplement par la possibilité de vivre dehors la majorité de l’année.
5. Le télétravail a cassé les frontières économiques
Le phénomène du télétravail a changé les règles du jeu. Radicalement. Il est désormais possible de gagner en dollars canadiens ou américains tout en vivant dans des pays où le coût de la vie est inférieur de 50 à 60 %.
Ce qui permet à peine de survivre à Toronto ou Vancouver permet de vivre confortablement au Mexique, en Thaïlande ou au Portugal. Pour des milliers de travailleurs indépendants, le calcul est vite fait. Ce n’est pas une fuite. C’est une optimisation de vie.
6. Entreprendre au Canada est devenu une épreuve de résistance
Les entrepreneurs, eux aussi, décrochent de plus en plus du Canada. La bureaucratie, la lenteur des processus, la complexité des réglementations et la fiscalité rendent l’acte d’entreprendre lourd, long et coûteux.
À l’inverse, de nombreux pays permettent de créer une entreprise en quelques heures, avec une imposition faible et une administration simplifiée. Quand l’État devient un frein au lieu d’être un levier, les projets cherchent naturellement de l’oxygène ailleurs.
7. Le système de santé n’assure plus sa promesse
Le système de santé, jadis fierté nationale, est devenu une source majeure de désillusion. Les délais d’attente dépassent aujourd’hui six mois pour de nombreux traitements. Voir un spécialiste relève parfois du parcours du combattant.
Le Canada se retrouve désormais dans la seconde moitié des pays développés en matière de performance sanitaire. Ceux qui en ont les moyens se tournent vers des soins privés à l’étranger. Les autres attendent, avec tout ce que cela implique en stress, en perte de chances et en dégradation de qualité de vie.
8. La retraite coûte trop cher pour ce qu’elle offre
Pour les retraités, l’équation est encore plus crue. Les pensions, la sécurité de la vieillesse, l’épargne accumulée ne suffisent plus à garantir un niveau de vie confortable au Canada.
Ailleurs, avec des coûts plus bas et des soins privés accessibles, la même somme permet de vivre mieux, parfois beaucoup mieux. La retraite à l’étranger n’est plus un projet marginal. C’est devenu une stratégie rationnelle.
9. Lassitude politique et lourd climat bureaucratique
Beaucoup se sentent coincés dans un système lent, rigide, polarisé, où le débat se verrouille, où les décisions semblent déconnectées du réel. Le Canada reste une démocratie libre, mais le sentiment d’étouffement administratif, de moralisation excessive et de contrôle croissant nourrit une envie d’air, de mouvement, de simplicité.
10. Le sentiment de vide culturel
Pour une partie de la population, le pays semble trop uniforme, sans racines symboliques assez fortes, sans traditions profondément incarnées. Ils cherchent ailleurs ce sentiment d’appartenance, de densité culturelle, de chaleur humaine qui leur manque ici. Ce n’est pas une critique économique. C’est une quête identitaire.
11. Une sécurité qui se dégrade dans les grandes villes
Les vols, les cambriolages, la toxicomanie visible, l’itinérance massive ont modifié le ressenti dans de nombreux centres urbains. Le Canada reste objectivement sûr, mais le sentiment d’insécurité progresse. Et dans la décision de quitter un pays, la perception compte parfois plus que les statistiques.
12. L’amour, la famille et les racines personnelles
Beaucoup partent pour un conjoint à l’étranger, une famille à rejoindre, des enfants à élever plus près des racines. D’autres découvrent que la dynamique sociale ou amoureuse correspond davantage à ce qu’ils recherchent hors du Canada. Dans ces cas-là, le départ n’est pas une fuite. C’est un retour.
13. Le rêve immigrant se fissure
Un nouvel arrivant sur quatre envisage désormais de repartir dans les deux premières années. Chez les investisseurs et entrepreneurs, les chiffres sont encore plus élevés. Sous-emploi, coûts exorbitants, promesses non tenues. Parallèlement, le climat social se tend autour de l’immigration. Les nouveaux arrivants se sentent rejetés. Les résidents se sentent débordés. Le système ne satisfait plus personne.
14. L’appel de l’aventure, de la vie… et de la nourriture
Tous ne partent pas par désespoir. Certains partent pour vivre autrement. Explorer d’autres langues, d’autres rythmes, d’autres cuisines. Le ras-le-bol du système de pourboires, le coût de l’alimentation, la routine, tout cela nourrit aussi l’envie d’ailleurs. Parfois, on ne fuit pas. On cherche simplement à se sentir vivant.
15. Partir sans brûler sa citoyenneté
Quitter le Canada n’est pas un geste irréversible. On peut partir sans renoncer à sa citoyenneté, sans fermer définitivement la porte. On peut tenter une autre vie, puis revenir. Pour beaucoup, ce n’est donc plus un exil. C’est un chapitre.
16. Des relations de plus en plus transactionnelles
Un malaise revient souvent chez ceux qui songent à partir du Canada sans toujours réussir à le formuler clairement. Celui des relations humaines devenues froides, utilitaires, conditionnelles. Beaucoup décrivent un climat social où l’échange n’est plus porté par la loyauté, l’amitié ou la solidarité spontanée, mais par l’intérêt, le calcul, l’avantage à court terme. On ne se demande plus ce que l’on peut construire ensemble, mais ce que l’autre peut apporter immédiatement.
Dans les milieux professionnels, le réseautage a parfois remplacé la relation. On se fréquente tant que cela sert, puis on disparaît dès que l’utilité s’épuise. Dans la sphère personnelle, le même phénomène s’observe. Les liens se créent vite, se défont encore plus vite. L’engagement est devenu suspect, la constance rare, la fidélité presque anachronique. Beaucoup ont l’impression d’évoluer dans une société où l’humain est un outil relationnel parmi d’autres.
Cette logique transactionnelle use. Elle fatigue émotionnellement. Elle crée une forme de solitude au milieu de la foule. Certains racontent qu’ils ont passé dix, quinze, vingt ans entourés… sans jamais se sentir profondément entourés. Pour ceux-là, partir, c’est chercher autre chose qu’un simple confort matériel. C’est chercher un climat humain plus dense, plus incarné, où la parole donnée a encore un poids, où les liens ne reposent pas uniquement sur l’avantage qu’ils procurent.
17. Le wokisme et la féminisation généralisée du climat social
Autre point de rupture de plus en plus souvent évoqué, celui du virage idéologique d’une partie de la société canadienne. Le discours dominant est devenu extrêmement normatif, moraliste et émotionnel. Le wokisme, sous couvert d’inclusion et de sensibilité, a progressivement instauré un climat où le débat est sous surveillance permanente. Tout devient délicat, tout devient potentiellement offensant, tout devient matière à procès d’intention.
Dans cet environnement, beaucoup ont le sentiment que l’on ne dialogue plus vraiment. On valide, on s’excuse, on se justifie, on évite. Le conflit est diabolisé. La confrontation est assimilée à de la violence. L’autorité est suspecte. La virilité est caricaturée. Le courage est souvent confondu avec l’agressivité. Une forme de féminisation de toutes les couches sociales s’est installée, non pas au sens des femmes elles-mêmes, mais au sens émotionnel, affectif, hypersensible du rapport au monde.
Tout doit passer par le filtre du ressenti. La rationalité recule. La nuance s’étouffe. La peur de mal dire remplace l’envie de dire juste. Cela crée un climat social anxiogène, où chacun surveille ses mots, ses opinions, parfois même ses silences. Pour certains Canadiens, ce climat est devenu irrespirable. Ils ne cherchent pas un monde sans règles. Ils cherchent un monde où l’on peut encore parler franchement sans être immédiatement catalogué, condamné ou effacé.
Ce glissement idéologique, ajouté à la pression économique et sociale, participe fortement au sentiment de déconnexion. Beaucoup ne se reconnaissent plus dans la direction culturelle empruntée par leur pays. Et lorsqu’on ne se reconnaît plus dans l’âme d’une société, le départ devient une option intérieure bien avant de devenir une réalité géographique.
18. Le transgenrisme, l’autorité parentale fragilisée et l’inquiétude des familles
Pour un nombre croissant de parents, l’un des grands points de rupture avec le Canada contemporain ne se situe ni dans les impôts ni dans le coût de la vie, mais dans la manière dont l’État intervient entre eux et leurs enfants, notamment sur les questions d’identité de genre.
Dans plusieurs provinces, le consentement médical des mineurs ne dépend plus d’un âge fixe, mais de la notion de « maturité » ou de « capacité ». En Colombie-Britannique, par exemple, l’Infants Act permet à un mineur de moins de 19 ans de consentir lui-même à certains soins de santé, si le professionnel estime qu’il comprend les risques et les bénéfices du traitement et que cela est dans son intérêt. Dans un cas très médiatisé, la Cour d’appel de la Colombie-Britannique a confirmé qu’un adolescent trans pouvait accéder à un traitement hormonal malgré l’opposition d’un parent, au titre de cette doctrine du « mature minor ».
En Ontario, le principe est similaire : la Health Care Consent Act ne fixe aucun âge minimal pour consentir à un traitement. C’est la capacité de compréhension du jeune qui compte. Des guides cliniques précisent d’ailleurs que les jeunes n’ont pas besoin du consentement parental pour des interventions médicales, y compris de type transitionnel, si le professionnel juge qu’ils ont la capacité de décider.
Sur le plan légal, la modification des marqueurs de sexe sur les documents officiels est également possible pour les mineurs, avec des modalités variables selon les provinces. Au niveau fédéral, il est possible de demander un changement de genre sur le passeport ou certains documents sans exiger de chirurgie.
Au Québec, par exemple, les parents doivent faire la demande pour un enfant de moins de 14 ans, alors qu’à partir de 14 ans, le mineur peut lui-même, ou avec ses parents, demander un changement de désignation de sexe, sous certaines conditions.
Pour les partisans de ces politiques, il s’agit de protéger des jeunes vulnérables, de garantir leur autonomie et de limiter les situations de détresse. Pour d’autres, en particulier des parents plus conservateurs ou simplement attachés à un modèle de responsabilité familiale forte, ces dispositions sont vécues comme une dépossession silencieuse de l’autorité parentale. Ils ont le sentiment que des décisions lourdes de conséquences, médicales ou symboliques, peuvent être prises dans un cadre où leur rôle est marginalisé, voire contourné.
Ce climat, additionné à un discours dominant qui assimile souvent le conservatisme à une pathologie morale ou à une forme d’hostilité envers les minorités, refroidit beaucoup de familles qui souhaitaient initialement s’installer et construire leur avenir au Canada. Non pas parce qu’elles haïssent ce pays, mais parce qu’elles ne se reconnaissent plus dans une société où leurs valeurs éducatives sont perçues comme un problème à corriger plutôt que comme une option légitime.
19. Hyper-liberté sexuelle, familles fragilisées et découragement des hommes qui veulent construire
Un autre facteur souvent cité, surtout par des hommes qui envisagent de fonder une famille, touche à la culture relationnelle et sexuelle au Canada, et de façon aiguë au Québec. L’image d’une société très libérale, centrée sur l’individualisme, le couple jetable et la gratification immédiate crée chez certains le sentiment que le terrain n’est pas favorable à la construction de foyers stables.
Les chiffres confirment que le modèle familial dominant se fragilise : en 2021, près de 78 % des familles monoparentales avec enfants de moins de 17 ans au Canada étaient dirigées par des femmes.
Cela ne signifie pas que les femmes seraient « responsables » de cette situation, mais cela traduit un paysage familial où la séparation et la parentalité en solo sont devenues très fréquentes, avec tout ce que cela implique en instabilité émotionnelle, économique et logistique.
Parallèlement, les infections transmissibles sexuellement sont en hausse depuis plus d’une décennie. Les données de l’Agence de la santé publique du Canada montrent qu’entre 2011 et 2019, les taux ont augmenté d’environ 26 % pour la chlamydia, 171 % pour la gonorrhée et 389 % pour la syphilis infectieuse. Les rapports publics soulignent aussi une hausse préoccupante de la syphilis chez les femmes en âge de procréer, ce qui augmente le risque de syphilis congénitale chez les nouveau-nés.
Pris isolément, ces chiffres ne disent pas que « les femmes sont comme ci ou comme ça ». Mais combinés à une culture de relations courtes, de sexualité très libéralisée et de moindre pression sociale à la stabilité, ils nourrissent chez certains hommes l’impression que s’engager au Canada revient à bâtir un foyer sur un sol mouvant. Ils voient une société où les ruptures sont banalisées, où la fidélité est relativisée, où le modèle de la mère seule est massif, où les risques sanitaires liés à la vie sexuelle augmentent. Et concluent, parfois à tort, que la probabilité de fonder une famille durable y est structurellement plus faible.
Beaucoup d’hommes qui expriment ce malaise ne réclament ni un retour à un patriarcat caricatural ni la mise sous cloche de la liberté féminine. Ils constatent simplement que l’addition de plusieurs tendances – individualisme extrême, banalisation de la séparation, précarité économique des foyers monoparentaux, hausse des IST, culture de la consommation relationnelle – rend l’investissement familial plus risqué qu’ailleurs à leurs yeux.
Pour eux, le choix de quitter le Canada n’est pas seulement économique ou fiscal. Il est profondément existentiel. Il s’agit de trouver un environnement où le projet de former un foyer sérieux, stable et enraciné ne semble pas être un acte contre-culturel.
20. Quand l’économie, l’idéologie et l’humain se rejoignent
Ce qui frappe, lorsqu’on observe l’ensemble des raisons qui poussent aujourd’hui tant de Canadiens à partir, ce n’est pas leur diversité. C’est leur convergence. Le logement, les impôts, la santé, le travail, la sécurité, le climat idéologique, la solitude sociale. Tous ces éléments semblent différents en surface, mais ils racontent la même histoire en profondeur. Celle d’un pays où l’équilibre entre la contrainte et la récompense s’est lentement rompu.
Au départ, on accepte de payer plus cher parce qu’on gagne en stabilité. Puis on accepte d’attendre davantage parce qu’on croit au système. Puis on accepte de se taire un peu plus parce qu’on veut rester tranquille. Et un jour, sans vraiment l’avoir vu venir, on se rend compte que l’on a beaucoup concédé… sans sentir que la vie, en retour, nous rend réellement ce que l’on lui a donné.
C’est souvent à ce moment précis que l’idée du départ naît. Pas comme un rejet violent, mais comme une évidence calme. Une prise de conscience intime. Celle que l’on ne grandit plus ici. Que l’on ne respire plus pleinement. Que l’on s’adapte sans cesse, mais que l’on ne s’épanouit plus.
Le départ devient alors moins une rupture qu’un rééquilibrage. Moins une fuite qu’un repositionnement. Ce n’est plus seulement une question d’argent ou de climat. C’est une question d’alignement. Entre ce que l’on est, ce que l’on donne, et ce que la société nous permet d’être.
Et quand cet alignement disparaît trop longtemps, même les pays les plus stables finissent par perdre leurs forces vives.
Conclusion
Le Canada ne s’effondre pas dans le fracas. Il s’érode dans le silence. Lentement. Méthodiquement. À coups de loyers impossibles, de salaires insuffisants, d’attentes sans fin, de débats verrouillés et de liens humains devenus fonctionnels. Il ne fait pas fuir par la violence, mais par l’usure.
Ce ne sont pas les plus fragiles qui partent. Ce sont souvent les plus lucides. Ceux qui ont compris que rester, parfois, ce n’est pas être loyal. C’est simplement s’habituer à vivre en dessous de ce que l’on vaut. Un pays peut survivre à des crises économiques. Il survit beaucoup plus difficilement au départ silencieux de ceux qui n’y croient plus.
Quitter le Canada, aujourd’hui, ce n’est pas toujours tourner le dos à un pays. C’est parfois simplement se tourner vers soi. Vers ce que l’on veut vraiment vivre. Vers l’existence que l’on reportait sans cesse à plus tard, par prudence, par habitude, par peur aussi.
On croit souvent que l’on quitte un pays. En réalité, on quitte surtout un rapport au monde. Une manière de vivre. Une manière de respirer. Une manière d’espérer. Le Canada n’est pas devenu invivable pour tous. Mais pour beaucoup, il est devenu inhabitable intérieurement.
Et lorsqu’un lieu ne nourrit plus ni l’âme, ni le corps, ni l’avenir, le départ cesse d’être un choix. Il devient une nécessité intime. Pas contre le pays. Mais pour soi.
Le Canada croyait construire une société idéale. Il a surtout bâti une salle d’attente hors de prix. Et le problème n’est pas que les gens partent. Le problème, c’est qu’ils ne rêvent même plus de rester. Au pays du sirop d’érable, on vous promet l’inclusion, on vous livre la facture. Et elle est salée dans un pays où on n’exporte plus du rêve, on exporte ses contribuables.

